Interview de la semaine

« Le trop-plein réglementaire bride et contraint les opérateurs de la complémentaire »

Par Stéphane Tufféry, rédacteur en chef - Le 11/07/2019

Pierre François, DG de Swiss Life prévoyance et santé et président de la commission santé de la FFA.

Tour d'horizon de l'actualité chargée du marché de l'assurance santé avec le président de la commission santé de la FFA.

Les complémentaires santé sont davantage pointées du doigt, notamment autour de frais de gestion, que les autres branches d’assurance, pourquoi une telle mise à l’index ?

La santé-prévoyance est un sujet éminemment politique. La protection sociale complémentaire est perçue à juste titre comme fondamentale par les Français et leurs représentants.

La santé est aussi un poste budgétaire significatif pour les foyers ; la prime moyenne y est plus élevée qu’en automobile par exemple. C’est un marché qui chaque année représente un volume de primes de l’ordre de 37 Md€, soit plus que les assurances auto et habitation réunies.

A propos du débat qui régulièrement refait surface autour des frais de gestion des organismes complémentaires, je tiens à rappeler que les taux de chargement des assureurs santé, autour de 20 %, sont plus faibles que ceux constatés en IARD, supérieurs à 25 %.

Et le débat assez peu crédible de comparaison des coûts de gestion de la Cnam et des complémentaires a fait long feu, puisqu’ils sont peu ou prou comparables à périmètre équivalent.

Quelle est votre position vis-à-vis de la réforme du 100 % santé ?

La profession n’était pas demandeuse d’une telle réforme. Cela étant dit, elle va permettre une amélioration notable de l’accès aux soins en matière d’audioprothèse. Pour autant, la mise en œuvre du volet appareillage auditif de la réforme du 100 % santé ne correspond pas à ce que nous souhaitions pour optimiser l’accès aux soins tout en contenant les coûts. Alors que ce double objectif est partagé avec l’exécutif, in fine, les modalités de sa mise en œuvre ne permettront pas selon moi d’y parvenir.

La position de la FFA sur le sujet consistait à séparer les deux segments de ce marché que sont le matériel d’une part et le suivi d’autre part. Ce sont deux éléments différents qui n’ont pas grand-chose à voir l’un avec l’autre et qui pourtant sont réalisés par le même professionnel. Il y avait là matière à faire des économies tout en améliorant l’accès aux soins des populations.

Sur le volet dentaire, les professionnels de santé sont en position de force. Le fait qu’ils aient obtenu trois paniers de soins au lieu de deux initialement envisagés en est une illustration. Le succès de la réforme dépendra de la façon dont ils vont s’en emparer et agir.

Quant à l’optique, la réforme m’apparaît largement inutile pour ce qui concerne les verres et s’apparente à une sérieuse baisse des garanties pour ce qui concerne les montures.

Le désengagement de la Sécurité sociale est sur toutes les lèvres, quelle est votre vision ?

Il y a, effectivement, sur certains postes des désengagements de la Sécurité sociale ; typiquement, en optique, je ne sais pas si l’on doit parler de désengagement ou de non engagement… Il n’en reste pas moins que l’assurance maladie reste bien présente pour tout ce qui relève de l’administratif. A titre d’exemple, pour le panier B dit libre en optique, la Sécu reste présente à hauteur d’une base de remboursement (BR)… de 5 centimes ! En matière d’optimisation des frais de gestion, je pense qu’on aurait pu mieux faire.

Sur une longue période, la part de l’Assurance maladie sur les dépenses de santé, à 77 %, ne diminue pas, elle a même tendance à augmenter légèrement.

Considérez-vous que les assureurs santé font face à un tsunami réglementaire ?

Il y a sans doute un trop-plein qui bride et contraint les opérateurs de la complémentaire. Chaque année, une nouvelle réglementation vient bousculer le marché et l’empêche selon moi d’innover. Si l’on compare le marché santé à celui de l’IARD, les évolutions des modèles économiques sont plus marquées sur ce dernier. Pour innover en assurance santé, les acteurs ont besoin de davantage de temps et ne devraient pas être suspendus à l’élaboration d’un projet de loi de finance de la Sécurité sociale qui chaque année rebat les cartes.

Dans le cadre du contrat responsable par exemple, les complémentaires s’engagent à rembourser avec des règles très strictes sans plus aucune limitation comme il en existe en dommages : franchises, carence, etc. Tous ces mécanismes permettant aux assureurs dommages de se différencier, soit sur les tarifs soit sur l’étendue des garanties, n’existent plus en santé.

Il y a quand même les réseaux de soins et la e-santé qui sont source d’innovation sur votre marché ?

Il est vrai que les réseaux de soins apportent une grosse valeur ajoutée à nos offres. Mais en France, dès qu’un modèle fonctionne, on s’attache à l’empêcher de monter en puissance. Alors même que l’IGAS constate le bon fonctionnement des réseaux de soins, la Sécurité sociale s’attache à les empêcher d’innover…

Il y a moins de dix réseaux de soins en France qui apportent leur service à plus de 50 millions de personnes à travers le pays. C’est un sujet qui fait consensus chez les Français puisqu’il n’y a quasi jamais de réclamation sur le service rendu par ces réseaux.

Les incompréhensions qui peuvent susciter du mécontentement chez les bénéficiaires santé portent en général sur les remboursements, pas sur les réseaux. D’où l’importance et la légitimité du travail engagé sur la lisibilité des garanties.

Comment dès lors se différencier sur le marché de la santé ?

Quelques gros opérateurs du marché ont investi beaucoup de moyens sur les services. Il s’agit toutefois souvent d’acteurs à dimension internationale qui peuvent aller chercher les bonnes pratiques de telle ou telle filiale à travers le monde ou des opérateurs majoritairement prévoyance pour qui, du fait d’une sinistralité d’intensité, le service associé apporte plus facilement une valeur ajoutée, au moins sur le plan financier.

La différenciation par le service associé m’apparaît comme un pari peu mesurable à ce stade en santé puisqu’aujourd’hui les assurés achètent surtout du remboursement. Soit le service proposé leur est utile et il a un coût, soit il ne l’est pas et personne ne va y recourir.

Ce que je constate c’est que nous avons tous déjà un certain nombre de services dans nos contrats : de l’assistance, de l’aide à domicile ou l’optimisation de l’utilisation des réseaux de soins, et qu’ils sont sous utilisés.

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